Silence, on bosse !

Les bienfaits du silence sur le cerveau sont si nombreux, qu'une fois que l'on a appris à l'apprécier, il devient difficile de s'en passer. Voyons comment le bruit affecte nos capacités cognitives et notre bien-être.
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Q

uel est le point commun entre une balade en forêt, un athlète de haut niveau avant le départ d’une course et un mathématicien résolvant une équation complexe ? Le silence.

Nos villes, nos bureaux, nos lieux de vie sont pollués, pollués par le bruit. Le bruit est devenu si présent dans nos vies qu’on en oublie le bien être que peut procurer un environnement calme et silencieux. Nous le savons de façon empirique et intuitive, le bruit n’est bon ni pour notre santé mentale, ni pour notre efficacité.

50% des collaborateurs estiment que les nuisances sonores sur leur lieu de travail génèrent fatigue, lassitude et irritabilité.

Ifop, étude réalisée en octobre 2018

Au-delà de l’efficacité qu’apporte un environnement de travail silencieux, le silence est surtout un vecteur de bien-être et de régénération du corps et de l’esprit.

Tout comme un sportif sait qu’il faut savoir se reposer pour pouvoir gagner en performance, nous avons besoin de repos et de moments de calme quotidiens pour pouvoir régénérer nos capacités intellectuelles et psychologiques.

Le bruit comme perturbateur de la mémoire à court terme

Les psychologues Alan Baddeley (professeur à l’université de Cambridge) et Pierre Salamé ont déterminé dans une étude réalisée en 1987 que le bruit affecte nos capacités cognitives et la mémoire à court terme.

Les psychologues ont demandé à un groupe de mémoriser des chiffres présentés sur un écran. En ajoutant un bruit de fond peu intense avec des voix, le taux d’erreur pouvait augmenter de 30%. L’expérience a été répétée en ajoutant des voix dans une langue non compréhensible par les participants. Les résultats sont identiques.

Même si l’effet est moins important, les chercheurs ont également démontré que la musique perturbe la mémoire à court terme, même s’il s’agit d’une musique instrumentale. Dans ce cas l’effet négatif sur la mémoire est moins important.

Fait intéressant, la musique a un impact plus important sur les personnes introverties que sur les personnalités extraverties. Cette observation s’explique par le fait que les extravertis sont moins sensibles aux signaux externes.

Une autre étude réalisée par le chercheur Jungën Hellbrück de l’université Eichstadt Ingolstadt en Allemagne conclue les mêmes effets du bruit sur la mémoire à court terme.  

Les chercheurs ont soumis à différents groupes des exercices de mémoire en recréant le bruit d’une conversation venant d’un autre bureau. Dans le premier cas le mur séparant les deux bureaux permettait de filtrer les fréquences sonores pour que la conversation soit audible mais incompréhensible.

Dans le deuxième cas, seul le volume sonore a été diminué, la conversation reste compréhensible. Les chercheurs ont démontré que la réduction des capacités ne dépend pas du volume des conversations. Un chuchotement et une conversation à un volume normal auront les mêmes impacts sur la mémoire à court terme.

Par contre les participants jugent la gêne perçue moins importante lorsque le volume sonore est plus bas.

Une autre étude réalisée en 2011 par Furnham et Dobbs a confirmé ces résultats.

Ces études peuvent nous amener à réfléchir sur les open space, leur conception et les règles de comportement au sein de ceux-ci.

La musique peut améliorer la créativité

Une étude démontre que l’écoute d’une musique classique considérée comme joyeuse peut améliorer la créativité divergente. On parle de pensée divergente quand il s’agit de chercher des idées créatives en envisageant différentes solutions possibles. On l’oppose à la pensée convergente qui consiste à trouver la bonne réponse à une question posée en se basant sur ses connaissances et son raisonnement sans faire preuve de créativité.

Les chercheurs ont demandé à 155 participants, de passer un test de créativité en demandant aux participants de répertorier le maximum d’utilisations possibles pour un objet donné. Avec ces tests de créativité on peut tester la fluence, le nombre de réponses et la rareté des réponses par rapport à une moyenne.

Les chercheurs ont reproduit 4 salles avec une ambiance musicale différente : une musique calme, une musique triste, une musique anxiogène, une musique joyeuse et une 5ème salle silencieuse. Avant de commencer les tests de créativité les candidats ont tous passé un test d’humeur, pour s’assurer qu’ils n’étaient pas d’une humeur négative. Ensuite les participants ont passé les tests de créativité en écoutant les différentes musiques en fonction des salles.

Le score observé pour le groupe ayant écouté de la musique joyeuse est plus élevé. Les chercheurs ont observé une note moyenne plus élevée de 23% par rapport au groupe ayant passé le test en silence.

Par contre, aucune augmentation significative n’a été observée concernant la créativité convergente. La musique peut jouer sur la créativité, mais n’oublions pas que dans cette expérience la musique écoutée était de la musique classique joyeuse avec un volume sonore peu élevé (30-35dB).

Et les écouteurs ?

Qu’il n’en déplaise aux partisans de l’open space qui pensent que pour se couper du bruit il suffit de se munir d’un casque audio, malheureusement il ne s’agit que de remplacer un bruit par un autre bruit. Devoir travailler avec un casque audio n’est clairement pas une solution lorsqu’il s’agit de devoir se concentrer pleinement sur une tâche.

Pour les personnes qui travaillent dans un bureau bruyant, mettre un casque audio pour se couper du bruit revient à avoir de la musique dans les oreilles une bonne partie de leurs journées. Écouter de la musique plusieurs heures d’affilée est fatigant pour le cerveau.

Demander aux collaborateurs de mettre un casque audio pour ceux qui sont sensibles au bruit reviendrait à demander, aux personnes dans le bus, de mettre un pull plutôt que de fermer la fenêtre.

La musique aide à nous sentir en sécurité en nous isolant du bruit qui nous agresse. Malheureusement la musique nous empêche d’apprendre à apprécier le silence, si utile au repos de notre cerveau.

La musique écoutée de façon prolongée est également un réel risque pour notre santé. On recense actuellement chez les jeunes une forte augmentation des pathologies liées à une écoute trop forte de la musique se traduisant par l’apparition d’acouphènes et de pertes d’audition.

Le silence comme une source de repos

Beaucoup pensent pouvoir atteindre la performance sans jamais s’arrêter. Pourtant si nous prenions exemple sur les sportifs nos périodes de repos feraient partie intégrante de nos agendas.

Différentes études nous montrent que les moments de calme et de silence sont indispensables pour nous ressourcer, pour mémoriser, prendre du recul et faire baisser la pression. Ce silence qui nous apaise quand nous nous promenons en pleine nature. Il ne s’agit pas d’un silence absolu, mais plutôt ce doux bruit relaxant du vent, des feuilles, des arbres.

J’ai toujours aimé le désert. On s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence…

Antoine de Saint-Exupéry

En silence notre cerveau travaille à notre insu. Lorsque nous ne faisons aucune activité particulière le cerveau active ce que les chercheurs appellent “le mode par défaut”.

Cette découverte a été faite dans les années 20 par Hans Berger (neurologue allemand père de l’électroencéphalographie) en détectant une activité électrique, provenant du cortex, à la surface du cuir chevelu. Par la suite, c’est le chercheur Marcus Raichle (neurologue professeur à l’Université de Washington -USA), qui en 2001 détecta grâce à des tests sous IRM (Imagerie à Résonance Magnétique) qu’une grande quantité d’énergie parcoure les différentes régions cérébrales lorsque le cerveau est au repos. Marcus Raichle a démontré qu’un cerveau au repos consomme presque autant d’énergie que lorsque nous sommes concentrés sur une tâche. Le mode par défaut s’active automatiquement quand notre attention n’est pas dirigée vers un stimulus précis.

C’est durant ces moments de repos que notre cerveau traite et intègre l’information récoltée au cours des dernières heures. En d’autres termes ce sont les moments “Eureka” où nous trouvons de nouvelles solutions, faisons des analogies et prenons du recul sur nos pensées et nos émotions.

Le calme et le silence apportent un bien être quasi immédiat. La respiration abdominale lente permet de faire baisser la pression artérielle, le rythme cardiaque, le taux de cortisol (hormone du stress) en seulement 3 ou 4 minutes. C’est pourquoi les sportifs pratiquent des séances de respiration pour prendre du recul, se concentrer et visualiser leur objectif.

Ralentir pour mieux avancer

Dans nos sociétés occidentales, il nous est très difficile d’imaginer ne rien faire. Ralentir est un exploit pour beaucoup, car nous faisons l’amalgame entre productivité et activité ininterrompue. En entreprise une personne en mouvement est perçue comme une personne productive. Pourtant à vouloir être systématiquement en mouvement nous en finissons par remuer la poussière. Ce perpétuel mouvement nous empêche de prendre du recul, de nous concentrer sur des sujets à forte valeur ajoutée, à nous recentrer et à nous ressourcer.

Nous finissons par devenir addict à ce mouvement perpétuel qui nous donne l’illusion d’une vie remplie. Devenir une personne complètement débordée et sollicitée en entreprise nous donne indirectement le statut d’une personne importante.

Ne rien faire nous renvoie au vide, ce qui est une source d’angoisse pour beaucoup d’entre nous. Étant toujours dans le feu de l’action, nous ne voulons pas ralentir car toutes ces sollicitations nous permettent de nous sentir utile, vivants et importants.

Savoir s’arrêter

Le changement et l’évolution de nos sociétés a toujours existé. Ce qui a changé c’est la vitesse à laquelle nos sociétés évoluent et la masse d’informations à laquelle nous sommes confrontés chaque jour. Cette masse d’informations nous amène à une surcharge mentale. Dans notre société de la performance, c’est également la course pour ne jamais prendre un métro de retard. À vouloir tout contrôler et être sûr de ne rien louper de ce flux d’informations, nous nous épuisons.

Les sources d’informations augmentent mais les canaux utilisés aussi. Ce qui nous empêche d’avoir de “vrais” moments de déconnexion, car il existe un canal pour chaque endroit, chaque moment de la journée. Donc par peur de louper le dernier métro de l’information, nous sommes toujours à l’affut de la dernière nouveauté, de la dernière information.

Organiser le flux d’informations en entreprise

Nous pouvons vite nous laisser déborder par un flux d’informations incessant en entreprise. On le voit avec les boites mails qui débordent de messages souvent inutiles où tout le monde met tout le monde en copie.

Tout comme il est légitime de se demander si les personnes présentes à la réunion sont nécessaires on peut se demander quelle information il est nécessaire de faire passer aux différents collaborateurs. Tout le monde n’a pas besoin de tout savoir et différents canaux existent pour permettre à chacun de prendre l’information quand il le souhaite.

Savoir être seul face à soi même

Le silence nous impose de nous retrouver seul face à nous mêmes. Etant tous ultra-connectés , nous ne savons plus être seuls même quelques instants. Dans nos sociétés de la performance, ne rien faire est signe de fainéantise, de faiblesse. Pourtant savoir se reposer intelligemment est une performance bien plus productive qu’être dans la réaction et la surcharge mentale. 

Mais il n’est pas simple de nous isoler pour apprécier le calme, car ce geste nous oblige à nous retrouver seul face à nos pensées, à nous-mêmes. Cela peut être angoissant quand on n’en a pas l’habitude. Il est important d’apprendre à sortir du mode pilotage automatique sur lequel nous sommes toute la journée et qui nous empêche de prendre du recul.

Être dans l’action est également une façon de nourrir sa confiance en soi. Malheureusement ce schéma n’est pas suffisant pour développer une confiance en soi solide. Cette course nous amène à l’épuisement car il s’agit de remplir un tonneau percé.

Se relâcher musculairement pour relâcher la pression

Les sportifs connaissent également très bien le relâchement musculaire, que ce soit par des exercices de relaxation musculaire, des séances de massage ou d’ostéopathie.

Dans les années 70, le médecin cardiologue Herbert Benson (professeur à l’université de Harvard) a observé une relation étroite entre le relâchement musculaire et l’état psychologique. Le relâchement musculaire entraine un ensemble de modifications physiologiques bénéfiques psychologiquement. Par la suite des techniques de relaxation comme celle du médecin américain Edmund Jacobson ou du psychiatre allemand Johanes Heinrich Schultz ont fait leurs preuves partout dans le monde. Ils sont considérés comme les pères de la relaxation neuromusculaire.

Respectons le silence, il est un besoin pour chacun

Les bienfaits du silence ne sont plus à démontrer, on peut se demander si le silence, et non le bruit, ne devrait pas être la norme en entreprise. Ne devrait-on pas pouvoir exiger de travailler en silence ? Et si nous considérions le silence comme un besoin physiologique au même titre que se nourrir ?

Si l’on souhaite respecter nos capacités cognitives et psychologiques nous devons apprendre et accepter que des moments de silence sont indispensables dans nos journées de travail. Le silence est un besoin physiologique que nous devons apprendre à combler pour respecter le bien-être et la productivité des collaborateurs.

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